Il remarque la flamme vacillante de la lampe à pétrole et sa tête lui fait très, très mal. Plus curieux sont les petits anges qu'il voit danser dans ce saloon, en lieu et place des danseuses qui se produisent là habituellement, au son d’un piano bastringue. Puis il se rend compte qu'il est à horizontale, cependant qu'une fille rousse emperlousée lui éponge le front. Ses doigts saisissent une mèche de cheveux ensanglantée qui lui obstrue les yeux, et Tommy la remercie d’un léger acquiescement de la tête. En plissant les yeux, sa mémoire bascule sur ce qui s'est passé cet après-midi.
Lorsqu’il est entré "
chez Joe’s " pour étancher sa soif d'un whisky bien mérité - il avait du batailler âprement au ranch pour imposer la négociation des vaches
Hereford plutôt que
Black Angus - Tommy ne s'attendait pas à croiser Duane, ce métis frondeur et bagarreur, dont on disait en ville, qu’il était à moitié apache. Pas vraiment son copain, surtout depuis qu'il avait appris que ce dernier avait eu autrefois un sacré béguin pour Flower, qui depuis était devenue sa légitime.
Oh Tommy n'est pas jaloux, mais tout de même, il n'aime pas que d'anciens prétendants rôdent encore dans les parages. C'est un gars correct, tout ce qu'il y a de plus loyal et il n'a pas eu besoin de baratiner Flower très longtemps pour la persuader de son attachement sincère. Dès leur rencontre il n'avait pas cherché à en savoir plus sur son passé, pas par négligence non, mais parce que son cœur de célibataire endurci s’était emballé tout de go : il lui avait proposé très vite de s'installer au ranch, sans se poser de question : elle était douce, tendre et souriait tout au long de la journée.
Aussi lorsqu’il sent le regard impertinent de Duane se poser sur lui dans ce bar, un agacement dont il ne peut se défaire le submerge, bien plus qu'il ne l’aurait souhaité.
- Alors cow-boy, tu gardes Flower à l’abri dans ton ranch, tu as peur qu’elle s’échappe ? C’était qu’un petit oiseau qui cherchait une branche où se poser quand je l’ai rencontrée …
- Absolument et tant que tu ne viens pas scier cette branche-là mon gars, tout ira très bien, lui répondit Tommy très calmement
- Joe, sors-nous ton meilleur whisky ! J’offre un verre au cow-boy sentimental dit-il avec un sourire narquois.
- Tu as aimé l’aimer ma Fleur, j’peux pas t’en vouloir, il y a des parfums plus difficiles à oublier que d’autres, le nargue-t-il en retour.
A peine a-t-il fini de prononcer sa phrase, que Duane lui envoie une droite en plein visage. Surpris, Tommy n'a pas le temps de répliquer, et sous la virulence du coup, il s'écroule sur le plancher, tandis que les filles du bar se mettent à hurler, tout en se réfugiant derrière le piano mécanique qui se met à jouer tout seul, comme ça sans raison apparente. Duane sans ajouter un mot, laisse quelques pièces sur le comptoir, pousse d’un coup de botte rageur les portes battantes, et sort en abaissant avec l’index, son
Stetson sur le front.
Il n’aura même pas eu le temps de voir, qu’au moment où il s’apprêtait à sortir du saloon, Tommy avait effleuré la crosse en nacre de son
Colt avant de se raviser.
- Non pas comme ça et pas maintenant … pensa-t-il avant de sombrer vraiment dans les pommes.
- Ah non ! Encore du bordel dans mon saloon, ronchonne Joe derrière son bar en cuivre. Et tout ça pour une femme, pourquoi pas par amour tant qu’on y est !
Florence Esse © 29/10/2009
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