28 sept. 2009

Montmartre en ce temps-là …

















Le jour se lève, un timide rayon de soleil se glisse par la lucarne de ma chambre mansardée, atterrit sur mon édredon et me réveille. Je me lève aussitôt et observe le ciel. Ce matin, les nuages se parent d’un gris aux contours violacés et défilent en tourbillons tourmentés au dessus de la butte Montmartre.

Une odeur de térébenthine flottant dans la pièce, je m’habille prestement d’un pantalon en velours côtelé avec une chemise maculée de taches de peinture. Cette veste en cotonnade offerte par mon frère les dissimulera. La veille j’ai mélangé mes pigments de couleur à l’huile de lin, il ne me reste qu’à prendre mon chevalet sur l’épaule et enfiler la besace en bandoulière. S’y trouvent déjà mon carnet de croquis, des chiffons pour les retouches et mes pinceaux. Un coup d'œil sur le miroir pour ajuster mon chapeau de paille, son large bord abritera mes yeux clairs du soleil printanier. Moi l’homme du nord qui aime la campagne, cela me plaît d’arpenter cette ville si effervescente, presque latine. Un jour j’irai plus au Sud, voir le soleil répandre son or jaune …


Parvenu tout en haut de la rue Lepic, je vois le cabaretier ouvrir les volets de bois de son estaminet. Une halte et un verre d’absinthe seront les bienvenus pour étancher ma soif et reprendre mon souffle saccadé par cette ascension. Mon quartier, c’est plutôt les Batignolles : au café Guerbois je retrouve le chantre du divisionnisme, mon vieux maître Camille Pissarro qu’il m’arrive de taquiner sur ses origines antillaises, quand Zola ne tente pas de nous convaincre du bien-fondé du naturalisme. Souvent d’autres peintres et poètes amis nous rejoignent. Les critiques ne ménageant pas les artistes bohèmes et libres que nous sommes, j’apprécie d’autant plus la complicité de nos joutes verbales, celles de nos éclats de rire aussi.

Tiens, elle est drôlement jolie la rousse au chignon qui passe sous la tonnelle. Une fille de la campagne sans doute, ses joues frémissent d’un rose vif, identique à celui de sa bouche en forme de cœur. C’est touchant ces formes rebondies, elles contrastent avec la tristesse de son sourire sur son juvénile visage marqué par le labeur. Cette serveuse aurait été le modèle parfait d’une toile à la manière de Millet. Si ma timidité était moindre, je lui aurais demandé de poser pour moi ….

A cette heure matinale, les lingères grimpent les escaliers avec leurs paniers encore légers. L’angélus du couvent des Bénédictines carillonne, les ailes des moulins entament leurs complaintes : je me sens en harmonie avec ce quartier humble et populaire, moi qui ne suis qu’un pauvre vagabond de passage. J’aime chercher l’inspiration d’un motif dans ce décor champêtre, contempler les ruelles silencieuses bordées de chaumières et les pentes verdoyantes de ce village, là où le ciel de Paris prend des teintes bleues cotonneuses. Quand je sens poindre une nostalgie qui me ramène aux brumes de ma Hollande natale, je pose mon chevalet et me demande comment saisir cette vie qui s’éveille sous mon regard.


« Et dans un tableau je voudrais dire quelque chose de consolant comme une musique. Je voudrais peindre des hommes ou des femmes avec ce je-ne-sais-quoi d'éternel, dont autrefois le nimbe était le symbole, et que nous cherchons par le rayonnement même, par la vibration de nos colorations » VG


Florence Esse ©

Mai 2009

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1 commentaires:

Anonymous LN a dit...

Tu nous fait voyager dans le temps Florence, on s' y croirait !

20 février 2012 11:44  

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